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Mise à jour: 20 février 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DANS CETTE PAGE, TOUTES LES HistoireS SONT  vraieS.

Seuls les noms et les dates ont été changés.

Secret professionnel.

RÉCITS-3

 

bullet Une nuit mouvementée
bullet Meurtres sans prémédication

 

Une nuit mouvementée

 

1955

           Aujourd’hui, je suis de garde à l’hôpital de Cannes. La nuit s’annonce tranquille.  Il n’y a qu’une jeune femme en travail, Aline. Première grossesse, enfant de poids moyen, tout s’annonce fort bien. La naissance se fera vraisemblablement vers six heures, demain matin. Je vais lire dans la chambre des sages-femmes.  Je peux même me permettre de somnoler : l’infirmière viendra toutes les heures me réveiller. En attendant, elle continue son tricot.

             Vingt-trois heures. Une admission.  Bernadette. Deuxième grossesse.  Tout début du travail. Les contractions sont encore irrégulières. Aucun problème en perspective. Accouchement prévu vers cinq heures. Je retourne dans ma chambre.

             Trois heures. Tout va bien. Je décide de rester auprès des parturientes.  Aline a des contractions plus rapprochées. Elle prend de l’avance. Bernadette continue tranquillement.

             Quatre heures. Aline est dilatée à neuf centimètres.  Plus que deux centimètres et le bébé pourra passer.  Bernadette est dilatée à sept centimètres  Je regarde l’infirmière en riant : on va avoir presque des jumeaux!

             Quatre heures quinze. Une admission. Christiane. Sixième grossesse.  Dilatation : trois centimètres. Je commence à ne plus rire. L’infirmière a vingt ans d’expérience et pourrait se débrouiller mais j’ai horreur de ne pas surveiller et  accoucher moi-même les femmes sous ma responsabilité. J’appelle  le médecin de garde pour m’aider.

             Quatre heures trente. Aline : dix centimètres -  Bernadette : neuf centimètres -   Christiane : six centimètres

             Quatre heures quarante. Aline : dilatation complète, commence à pousser.  Le mari est à côté de sa femme.  Il m’a dit qu’il était étudiant en médecine, en quatrième année.

   « - Les 2 autres bébés vont naître presque en même temps que le vôtre.  Si je suis occupée avec une autre femme, pourriez-vous surveiller votre épouse? 

   - Pas de problème.

   - La table avec tous les instruments est prête.  L’infirmière sera avec vous. »

             Quatre heures cinquante. Aline pousse toujours. Le bébé commence à descendre.   Bernadette est dilatée à dix centimètres  Christiane aussi. Toujours pas de médecin, il ne viendra d’ailleurs qu’à cinq heures trente, sans explication!

             Quatre heures cinquante-cinq. On commence à deviner les cheveux du bébé d’Aline.  Son mari enfile des gants.  Bernadette est à dilatation complète.  Je ne lui dis pas et ne la fais pas pousser pour me donner le temps de jeter un coup d'oeil dans le box d’à côté où Christiane doit aussi être à complète.  Bien m’en a pris : je n’ai que le temps de me ganter pour sortir Gérard.  J’enlève mes gants.

             Quatre heures cinquante-sept. J’enfile des gants en vitesse et sors Jocelyne la fille de Bernadette. J’arrache mes gants.

             Cinq heures. J’enfile des gants et sors Laurent le fils d’Aline.  Je regarde son mari.  Il est vert.  Normal pour un nouveau papa.  Pas normal pour un presque médecin.

             Cinq heure dix. Délivrance de Christiane.

             Cinq heures douze. Délivrance de Bernadette. 

    Cinq heure seize. Délivrance d’Aline.  Son mari commence à changer de couleur, il est gris maintenant. 

            Six heures. Toutes les mamans sont dans leur chambre avec leur bébé.

 Je fais une dernière ronde avant d’aller me coucher.  Quelle nuit!  Arrivée près d’Aline, je regarde son mari.  Il est rouge.  En riant, je lui dis :  

   - Docteur Bilodeau, il va falloir vous endurcir.  Vous vous êtes presque trouvé mal lors de la naissance.  Ce n’est pas le moment idéal pour s’évanouir quand on fait un accouchement !

   Du rouge, il vire au cramoisi :

   - Vous savez, Madame, je suis bien en quatrième année de médecine, mais en dentisterie.  L’an prochain, je serai dentiste! 

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MEURTRES SANS PRÉMÉDITATION

1990              

C'est en 1970 que j'ai rencontré Donatienne Lévesque la première fois. C'était une petite  femme, toute menue, très bien coiffée, maquillée sobrement. Ses vêtements, quoique ordinaires, étaient coordonnés avec soin avec toujours un petit accessoire de bon goût. Elle avait environ soixante ans. Peut-être un peu plus. Elle venait rendre visite à son mari atteint d'insuffisance rénale. Pendant trois années, elle a assisté son époux, jusqu'à sa mort.

En 1990, Madame Lévesque est revenue dans mon département. Elle s'était remariée et accompagnait son conjoint, atteint lui aussi d'insuffisance rénale. De nouveau, nous avons pris l'habitude de voir chaque jour cette adorable grand-mère de quatre-vingts ans passés . Toujours aussi coquette.  Toujours aussi dynamique.  Toujours aussi souriante et aimable.  Elle restait des heures à côté de son époux, lui lisant le journal, lui racontant les mille et unes choses de la vie courante, lui caressant la main ou le front. Quand il dormait, elle le veillait ou venait parler avec nous. Elle nous a raconté son histoire.

Mariée à vingt ans, elle avait eu quatre enfants. Le dernier était encore jeune quand son mari est décédé. «  Mon pauvre Albert était pris des reins. Quand il est mort, en 1942, mes filles avaient dix et huit ans et mes garçons six et deux  ans. Il n'y avait pas d'avantages sociaux dans ce temps-là. J'ai travaillé à l'usine de textile dix heures par jour. En rentrant à la maison, il y avait le ménage,  la cuisine, la couture, les soins aux jeunes. Ah, Garde, la vie n'a pas été facile, mais nous étions des centaines dans le même cas. 

En 1952, j'ai rencontré Louis-Joseph. Il était veuf, lui aussi. Il avait trois enfants de huit à treize ans. Nous nous sommes mariés et nous avons été très heureux. Puis un beau jour, il est tombé malade. Insuffisance rénale. Il a été soigné et il est mort ici. Vous en souvenez-vous, Garde?

J'ai rencontré Conrad quelques années plus tard, au club de l'âge d’or. Nous nous sommes mariés en 1975. Nous vivons depuis peu dans  un foyer pour aînés. Mais il est de plus en plus malade et doit venir deux fois par semaine pour se faire dialyser. C'est dur, Garde.  Et lui aussi, je le sens, va me quitter. »

 Un matin, l'urologue demande à me voir dans mon bureau.

 - « Garde, n'avez-vous rien remarqué dans les histoires de Madame Lévesque? Ne trouvez-vous pas bizarre que ses deux premiers maris soient morts d'insuffisance rénale, comme son père d'ailleurs. Et le troisième a la même pathologie dont il va mourir dans les semaines qui viennent?  Je me fais peut-être des idées, mais veuillez installer une surveillance continue auprès du patient. N’acceptez aucune nourriture ou boisson de l’extérieur et qu’un préposé aide Monsieur Lévesque pour les repas. Moi, je préviens la police. Inutile, je pense, de vous recommander la plus grande discrétion. Que personne  sauf vous, ne soit au courant de mes soupçons.

Une enquête fut instituée. Madame Lévesque était au-dessus de toute suspicion. Elle avait mené une vie irréprochable. Le médecin hochait la tête, loin d’être convaincu. Il revit Donatienne et recommença toute l’investigation médicale.

« Madame Lévesque, suivez-vous bien la diète de votre mari, régime strict sans sel?

- Oh oui, docteur. J’employais beaucoup de fines herbes pour masquer la fadeur des plats. Et j’ai bien recommandé à la Directrice du  foyer  d’être vigilante.

- Chez vous, utilisiez-vous des produits toxiques, pour l’entretien des plantes, par exemple?

- Jamais, docteur.

- Suiviez-vous les prescriptions médicales à la lettre?

- Oh oui. Nous avons un pilulier pour la semaine et nous vérifions toujours à deux.

- Vous ne donniez aucun médicament non prescrit?

- Certainement pas, docteur. Excepté son Bromo-Selzer.

- Son quoi?

- Son Bromo-Selzer. Je n’ai jamais manqué une journée!

- Mais pourquoi lui donnez-vous du Bromo-Selzer?

- Quand je me suis mariée, ma Mère m’a mise au courant des choses de la vie. Je l’entends encore me dire: « Donatienne, si tu veux un bon homme dans la couchette, pas endormi mais pas trop porté sur la chose, donne-lui tous les matins une grosse cuillerée de Bromo-Selzer. Tu vois, j’en ai toujours donné à ton père et il s’en est très bien porté jusqu’à sa mort. » Effectivement, j’en ai donné à mes trois maris et nous en étions très satisfaits. Malheureusement, mes gendres disent que c’est un remède de bonne femme et ne veulent pas en prendre. C’est vraiment dommage pour mes filles! »

L’urologue m’a lancé un regard navré. Il a renvoyé Donatienne près de son époux, sans lui faire de reproches. 

( Le Bromo-Selzer est un anti-acide gastrique sans aucun effet sexuel. C’est un médicament à base de citrate de sodium. À long terme ou à hautes doses, il est dangereux pour les reins.  Malheureusement, il est vendu sans ordonnance et malgré les mises en garde du fabricant, il est très facile d’en faire mauvais usage.)

Le médecin a mis la police au courant des derniers développements. Devant la parfaite bonne foi et l’âge de Madame Lévesque, aucune accusation d’homicide involontaire n’a été retenue.

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