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L'AMOUR DES MOTS |
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Le ciel a descendu ses nuages anthracite pour regarder de plus près cette petite boule de chair qui vient de les traverser. Quatre kilos de chair, pour être précis. Quatre kilos d’énergie braillarde, bouillante de colère d’avoir à combattre pour atteindre le bout de ce tunnel si sombre, si étroit, à se battre contre un long serpent qui l’étrangle pour l’empêcher de passer. Une lumière éblouissante. Un homme l’attrape, lui met un doigt au fond de la gorge, lui occasionnant d’effroyables nausées, la frotte vigoureusement comme on étrille un cheval mouillé et, comble d’irrespect, la prend par les pieds pour lui administrer une fessée mémorable. C’en est trop. Elle hurle sa désapprobation et sa rage. Sur le dos, sur le ventre, pattes en l’air, pattes en bas et pour finir, les jambes enserrées dans une espèce de sac. Elle veut reprendre sa position préférée, lovée sur elle-même. Impossible de lever les genoux. C’est alors qu’elle réalise la disparition du cordial tic-tac qui la berçait depuis si longtemps. Sa fureur se teinte de panique quand une voix, qu’elle avait déjà entendue dans le lointain, lui murmure : - Et bien, ma fille, tu as du caractère! Elle est née * C’est elle! Elle la voit! Elle qui l’a tant aimée. Elle dont le cordial tic-tac l’accompagnait pendant tout son voyage interstellaire. Elle qui l’a nourrie de son lait. Elle qui lui fredonnait des berceuses. Elle qu’Elle a tant aimée. Elle qu’Elle aime tant. Elle qui un jour a cessé de l’embrasser, de la cajoler. Elle qui un jour a disparu. Elle est revenue! Elle est là. Pour elle, Elle a appris à marcher, à courir. Ses petites jambes de dix-huit mois la propulsent vers elle. Vite! Encore plus vite! Des bras tendus l’arrêtent net. Des mains la repoussent. Son élan se brise. Sa grand-mère la prend, l’éloigne. « Mon Dieu, dire que je ne peux pas la serrer contre mon cœur : je suis peut-être encore contagieuse.» Un charabia qu’Elle ne comprend pas. Mais Elle comprend très bien qu’elle la rejette. Elle momifie son cœur, serre les poings et dans le coin le plus sombre, en silence, berce sa poupée de chiffon. * Voilà bientôt deux ans que sa mère est de retour. Au début, elles habitaient à la campagne. Dans la maison qui l’avait vue naître. Dans la maison où son père, quatre mois plus tard, était mort de tuberculose, où sa mère avait appris sa contamination. Trop de mauvais souvenirs s’y rattachaient, la maison fut vendue. Elle était une enfant craintive, facilement boudeuse, pleurnichant dès qu’elle restait seule dans une pièce, exclusive, sauvage, supportant mal d’être séparée de sa mère. Elle adora sa nouvelle demeure, près de ses grands-parents, oncles et tantes. Petit à petit, à force d’amour et de câlins, elle s’amadoua. Le soir, elle couchait dans la chambre de sa mère, lit contre lit, ne s’endormait qu’en lui tenant la main. Mais si elle se réveillait, la nuit, on pouvait encore entendre une petite voix anxieuse : « T’es là, maman? » * - Tu sais, Grand-maman, j’ai vu le Père Fouettard, hier, au parc! - Es-tu sûre, chérie? Le Père Fouettard ne sort pas en plein jour au milieu des gens! - Oh oui, je suis sûre! Il est grand comme un arbre, il rentre son cou dans ses épaules, il baisse sa tête et regarde par en dessous, il marche en se balançant. Il m’a offert un bonbon mais moi, je suis certaine qu’il voulait m’attraper avec ses mains grosses comme la bêche de grand-papa et qu’il voulait me fouetter parce que j’ai chipé des biscuits dans le pot de maman. - As-tu eu peur? -Oh non, j’étais avec Lord (son chien, un dogue anglais). Quand Lord a vu le Père Fouettard, il a rentré son cou entre ses pattes, a baissé la tête, regardé par en dessous comme quand il est fâché, s’est mis à gronder et a couru vers lui en se dandinant pour le mordre. - Et alors? - Le Père Fouettard s’est sauvé. - Et Lord? - Il m’a donné un bisou sur la main. Moi, je lui ai donné le biscuit que j’avais encore dans ma poche. Sautant d’un pied sur l’autre, innocente, Elle retourne jouer avec son chien. * Les marronniers sont en fleurs. Le ciel se réjouit des parades nuptiales de centaines d’oiseaux. Elle est amoureuse. Fougueusement comme toujours. Qui a dit qu’à douze ans, c’est bien trop tôt pour connaître l’Amour? Elle l’aime son Robert, pas très beau mais pas laid. Le nez un peu gros mais un grand clocher n’a jamais défiguré une petite église. De grands yeux marron, noisette plutôt. Des cheveux soyeux toujours impeccablement coiffés. Et d’un calme d’ornithorynque. Elle ne sait pas si ça se dit. Au patronage, elle a vu un documentaire sur ces curieux animaux : un corps tout doux, un bec de canard, une queue de castor, des pattes palmées. Pas banals du tout. Ils sont si mignons. Tout comme son Robert, son petit ornithorynque. Mais voilà : il a dix-huit ans et passe sans même la regarder. C’est un premier de classe, sérieux comme un ornithorynque. Toutes les manœuvres pour attirer son attention n’ont mérité qu’un « Calme-toi. Sois un peu sérieuse. » Ah oui? C’est du sérieux qu’il lui faut? Très bien. À l’attaque! Elle se découvre une subite passion pour le latin et le grec! Les yeux enamourés, elle lui récite rosa, rosa, rosam, rosae… Rien. Pas de réaction. Alpha, béta, gamma…. Rien. Pas de réaction. Jusques à quand, Catilina, Quousque tandem, Catilina…Rien. Β β Bêta, Π π Pi, « Tant que tu ne sauras pas lire, écrire l’alphabet en minuscules et en majuscules, nous n’irons pas plus loin. Alors, reste chez toi, et quand tu le maîtriseras, tu reviendras me voir. » Il a réellement un gros nez. Est-il un peu myope pour n’avoir aucune étincelle dans les yeux? Et ses cheveux sont si fins qu’il sera certainement chauve quand il sera vieux, vers vingt-cinq ans. Et puis, il est petit. Et vraiment pas marrant! Va donc te cacher et ruminer dans les herbes aquatiques, ornithorynque. Terminé! * Elle ouvre la porte, l’aperçoit. Son cœur cesse de battre. Du moins en a-t-elle l’impression. Devant elle, tenant la main d’une jeune femme, une fillette sautille. Brune, comme Jacques, son premier petit ami. De grands yeux bleus ourlés de cils sombres, comme ceux de Jacques. Une fossette sur la joue droite, comme la sienne. Plus troublant encore : un tic charmant, un petit sourire en biais, exactement comme sa propre sœur et comme sa mère. Quatre ans et demi, cinq peut-être… L’âge de sa petite Émilie quand, par cette nuit glaciale de février, Elle avait perdu le contrôle de sa voiture dans une courbe de la Grande Corniche. Ses souvenirs remontent en monstrueuse déferlante. Pas un détail ne lui est épargné : le bruit de la tempête, la route noire et luisante, les essuie-glaces hypnotiques, Jacques fredonnant doucement avec la radio. C’était le Boléro de Ravel. Le début, quand la musique est douce, á peine audible. Elle avait jeté un regard dans le rétroviseur : Émilie souriait dans son sommeil. Un sourire un peu en biais. Elle tenait dans ses bras un petit dragon vert en peluche. La pluie crépitait. La courbe. L’arrière de la voiture qui s’emballe, comme le Boléro. Dix secondes fatidiques. Plus rien. La fillette inconnue, un petit dragon en peluche verte contre sa joue, lui sourit, lèvres un peu en biais. * L’heure de la retraite a sonné. Elle classe et range tous ses diplômes. - Fin d’études secondaires : mention Assez Bien. Pas brillant. Elle aurait pu travailler un peu plus. - Diplôme de sage-femme. Première de Paris, médaille d’or. Elle sourit : elle n’était jamais été la chercher. Seul un parchemin atteste ses succès. Elle a bien fait : ce sont les vaches et les camemberts qu’on décore d’une médaille. Pas les sages-femmes! - Diplôme d’infirmière auxiliaire, à quarante-deux ans. L’Ordre des infirmières de Québec ne reconnaissait pas son diplôme émanant de la Faculté de Médecine de Paris. Elle avait dû passer l’examen d’auxiliaire. Très bon pour son ego : elle avait oublié les difficultés du travail sur le terrain. - Diplôme d’infirmière, révision et mises à jour salutaires. - Baccalauréat en administration hospitalière, obtenu en deux ans et demi malgré une opération majeure pour cancer du sein. Tant d’années d’études dans un tout petit petit coffret. Elle sourit : oui, sa vie a été intéressante. Elle peut maintenant se retirer, se consacrer à l’écriture, à la poésie. Cerfs de Virginie et ratons laveurs accueillez-la : Elle vient vivre parmi vous et rêver. * Pas un bruit. Rien. Elle est là, toute petite, toute menue dans ce lit trop grand. Couchée sur le côté, fœtus déjà vieillard, les draps blancs remontés sous le menton. Le silence. Absolu. Elle attend. Elle n’a pas mal. Elle n’a plus mal. Sauf à l’âme. Comment en est-elle arrivée là? Elle a bien dû avoir une famille, des enfants. Elle n’en est plus certaine. On n’arrive pas à soixante-quinze ans comme ça d’un coup de baguette magique. D’ailleurs dans le fond de sa mémoire, il lui semble entendre les rires de garçonnets et de fillettes l’appelant « Maman». Mais elle n’en voit point. Il y a des lustres qu’elle n’en voit plus. Le silence. Total. Intégral. Elle entrouvre les yeux. Les murs en carreaux blancs, immaculés. Froids. Même les joints sont blancs. Il lui semble que là-haut, près du plafond, il y a un peu de vert, du vert foncé, presque noir. Sapins et neige. En moins beau. En plus menaçant. Et cette lumière blafarde dont elle ne voit pas la source. Cette lumière qui souligne la brillance sinistre de la céramique. Elle est là, amaigrie, jaune presque olive, squelettique. Déjà squelette. A-t-elle peur? Non. Oui. Elle ne sait pas. Elle ne le croit pas puisqu’elle n’entend pas battre son cœur dans sa poitrine miniaturisée. Elle écoute le silence sépulcral. Elle ouvre les yeux, tente de s’asseoir. Il doit bien y avoir quelqu’un dans la pièce! Quelqu’un pour lui tenir la main. Elle n’est pas exigeante, elle ne demande pas une cour pour son départ. Juste la chaleur d’une main sur sa pauvre main décharnée. Ou sur son front. Pour ne pas être seule. Mais il n’y a personne. Personne de sa famille. Les siens l’ont peut-être oubliée. Ou ils sont occupés. Sans doute viendront-ils plus tard, trop tard. Mais le plus fort, c’est qu’il n’y a pas une infirmière, un médecin, une religieuse, un prêtre. Elle se souvient brusquement de ce jeune docteur. Qu’avait-il donc dit? Ah oui : « Isolez-là, elle pue» Et deux hommes l’avaient roulée dans cette pièce. En un éclair, elle revoit toute sa vie de femme, d’épouse, de mère, grand-mère, arrière-grand-mère. Une vie de don de soi et d’amour qui se termine dans l’insupportable solitude, abandonnée même par les étrangers. Comme une folle, elle crie l’épouvantable angoisse et, emportée par une colère incommensurable, quitte son corps. Elle s’éveille, en nage. Ce rêve ne la quittera plus. Maintenant, elle sait : elle mourra à soixante-quinze ans. * - Bon anniversaire, Grand-maman! Tout un petit monde est autour d’Elle. Ses deux enfants, ses trois petits-enfants, ses quatre arrière-petits-enfants. Même l’arrière-arrière-petite-fille Emilie, encore bien au chaud dans le ventre de sa mère. Ils sont tous venus de Montréal, Ottawa, Toronto pour fêter ses quatre-vingt-dix ans. L’été indien collabore, le pique-nique a lieu chez eux, en Estrie, dans une débauche de couleurs festives. Journée de bonheur total. Allongée sur une chaise longue près de l’étang, elle regarde les poissons rouges nager nonchalamment entre les nénuphars. Elle ferme les yeux. Soudain, son vieux rêve réapparaît. Elle revoit les murs en carreaux blanc immaculé, le vert foncé, presque noir près du plafond, elle entend le silence, la solitude. Spectatrice, Elle revoit s’envoler cette vieille femme amaigrie, jaune presque olive, squelettique, portée par une colère incommensurable qui ne se calmera pas, même dans l’Au-delà. Danse envoûtante des poissons rouges. La vieille dame... Elle est revenue sur terre, quatre kilos d’énergie braillarde, hurlant de colère, de rage teintée de panique. Une voix, lui murmurait : « Et bien, ma fille, tu as du caractère! » Cette rage l’a suivie tout au long de sa vie. Bénéfique? Maléfique? Les deux. Comme toujours. Rien n’est blanc ou noir, bon ou mauvais, yang ou yin. Dans une mouvance continuelle, tout s’imbrique. Amalgame d’énergie qui s’appelle Vie. Un jour sa mère l’avait amenée au poulailler. Elle voulut rester pour s’amuser avec les lapins. Soudain, Elle s’était mise à crier : un jars la tirait par l’oreille. C’était la deuxième fois que ce jars l’attaquait. Le lendemain, elle refusa de rentrer dans l’enclos, frappant du pied, se roulant par terre. Sa mère, avec douceur et fermeté la réconcilia avec les animaux, lui apprit à combattre ses peurs créatrices de violence. Peurs conscientes, peurs inconscientes. Peurs actuelles, peurs ancestrales. Dès son plus jeune âge, Elle aimait se sentir utile. À cinq ans, elle envisageait déjà une carrière médicale. Sa poupée, sa petite Micheline, ne pouvait être malade sans qu’elle la soigne à grands coups de piqûres, de gouttes dans le nez, les yeux, les oreilles, de lavements. La pauvre était devenue une vraie passoire! Plus tard, Elle fut sage-femme. Obsédée par la souffrance biblique de la mise au monde, elle avait étudié, enseigné la méthode de l’accouchement sans douleur. Ce fut son premier contact conscient avec l’infini pouvoir de la force mentale, la possibilité d’effacer une suggestion hypnotique millénaire. Plus tard encore, infirmière au Québec, elle accompagna maints malades en phase terminale, les entraînant à l’imagerie mentale. Un jour, une de ses patientes reposant aux Soins Palliatifs la manda d’urgence, lui fit signe d’approcher son oreille de ses lèvres, murmura dans un souffle : « Merci, Garde, de m’avoir permis d’arriver ici sereinement. Quand ce sera votre tour de faire le grand pas, je serai là-haut pour vous tendre la main ». Elle s’éteignit. Émue aux larmes, Elle lui ferma les yeux d’une geste tendre. Puis vint le temps fatidique de ses soixante-quinze ans. Elle savait que c’était sa dernière année sur Terre. Elle refusa systématiquement tout projet à long terme. Onze mois passèrent. Une nuit, le rêve revint, ou plus exactement la fin du rêve. La vieille dame s’élevait, le plafond s’entrouvrait, la sinistre céramique s’adoucissait, s’estompait. Le visage émacié, jaune olive s’illuminait, recouvrait sa jeunesse, souriait. Quand Elle se réveilla, ce matin-là, elle était en paix.
« Tu dors, Grand-maman? » Elle ouvre les yeux, heureuse. Oui, elle a réussi sa vie. Dans le miroir de l’étang, dansant parmi les poissons rouges, la vieille dame la regarde et lui fait un clin d’œil.
C'était en janvier 1970. Je faisais partie de l'équipe volante. Cette nuit-là, le département des soins infirmiers m'avait assignée à la salle de réveil septique. C'est au deuxième sous sol. Je n'aime pas cet endroit. La pièce est toute petite, pleine d'instruments et d'appareils rébarbatifs. Les murs sont verts et tristes. Il n'y a évidemment pas de fenêtre. L'air climatisé m’est désagréable. Seule avec un patient, j'éprouve toujours un sentiment d'impuissance, d'isolement, d'étouffement, presque de la claustrophobie. Aujourd'hui, je serai loin d'être seule! Médecins, infirmières, anesthésistes, s'activent au chevet du malade. L'infirmière de soirée me donne le rapport. Il s'agit d'un Inuit de quarante ans. Parti à la chasse sur le détroit d'Hudson, il a été frappé de plein fouet par des chevrotines. Il marchait le long de la grève quand un compagnon a découvert un phoque. Il a épaulé et visé. Malheureusement, on ne sait pourquoi, Ujjuaq Turkirqiq se trouvait sur la trajectoire et a reçu la décharge dans le ventre. Ses frères l'ont déposé sur un traîneau et, en motoneige, l'ont conduit au village le plus près, cent et quelques kilomètres: Kangiqsujuaq. Par radio, un hélicoptère a été demandé pour le transporter à Kangirsuk, où il a dû se poser car le blizzard se levait. Toujours par radio, un médecin de Québec a donné ses instructions à l'infirmière du grand nord qui a fait de son mieux. Ujjuaq Turkirqiq était demi conscient terriblement souffrant. La morphine l'a un peu calmé.
À Québec, je ne me souviens plus pour quelles raisons, les médecins ont décidé d'envoyer Ujjuaq Turkirqiq à Montréal. C'est ainsi qu'un moribond nous a été confié, plus de trois jours après l'accident. À l'intervention chirurgicale, on a découvert de multiples perforations intestinales, deux plombs dans le foie, trois dans la rate. Une péritonite importante. Je passerai sous silence les détails, trop techniques, de l'opération. Elle a duré onze heures et nécessité l'assistance de plusieurs spécialistes. Ujjuaq Turkirqiq se trouvait donc en salle de réveil septique. C'était une vision digne des films de science-fiction. Il était étendu, nu, attaché sur la table. Des tubes, des tuyaux le faisaient ressembler à un oursin : transfusion dans un bras, trois solutés dans l'autre, tube dans le nez, canule d'intubation dans la bouche, quatre petits tubes dans le ventre, un tube dans la vessie et un autre dans l'aine. Tous reliés à des bouteilles sous vide, à l'appareil de tension veineuse centrale ou à l'assistant respiratoire. Et tout le corps médical qui s'activait. La nuit a été longue, angoissante. La nuit a été courte, occupée. Vers sept heures et demie, la direction des soins infirmiers m'a demandé de rester en temps supplémentaire. J'ai donc continué mon travail. Vers dix heures, l'état d'Ujjuaq s'était stabilisé. Toute l'équipe médicale est quand même demeurée à ses côtés. L'anesthésiste mit une fois encore le patient la tête en bas pour aspirer ses sécrétions bronchiques. C'est alors que Ujjuaq revint à lui, sans transition. Jamais je n'oublierai le regard traqué de cet homme. Imaginez : il est à la chasse sur une banquise et se réveille dans ce milieu étranger, hostile, entouré d'inconnus qu’il ne comprend pas, sanglé, dans l'impossibilité d'émettre un son. Le médecin lui a de suite redonné de la morphine pour le garder en somnolence. Petit à petit son état s'est amélioré. Le lendemain, quand je reprends mon travail, je suis encore assignée aux soins d'Ujjuaq Turkirqiq. Il se trouve maintenant en isolement septique, à l'étage de chirurgie. Il respire seul, a aussi perdu deux solutés et son tube dans l'aine. Je m’étonne à nouveau de voir sa peau si claire alors que son visage est cuivré. Il est sous sédation et fortement somnolent. Je lui parle malgré tout, persuadée que son subconscient m'entend et détecte une présence bienfaisante. Soudain, il murmure « poési* » Évidemment, je ne comprends pas. Toute la journée et celle du lendemain, il a répété « poési... ...poési...». Le troisième jour, il a repris conscience et m'a saluée « poési...». Lorsque le médecin est passé, il a donné l'autorisation de le faire boire par petites gorgées. Quand je suis entrée dans la chambre avec le pot d'eau, les yeux d'Ujjuaq se sont illuminés: « POÉSI... POÉSI » C'est ainsi que je l'ai enfin compris et que j'ai appris mon premier mot inuit:« poési » c’est à dire «eau» Nous lui passions régulièrement de la vaseline citronnée sur les lèvres et dans la bouche pour humidifier. Nous n'avions jamais pensé à l'eau. J'étais atterrée : Une simple compresse mouillée aurait atténué une partie de ses souffrances. C'est alors que j'ai eu l'idée de demander au centre de communications de l'hôpital de vouloir bien me trouver un interprète. Il lui a expliqué la situation. J'ai également demandé le petit volume « Communication Thématique Imagée. » Une trentaine de dessins permettent un début de contact, de conversation avec les patients étrangers ou qui ne parlent pas. En plus, Ujjuaq baragouinait (je dis bien baragouinait et non parlait) une vingtaine de mots anglais. Et une histoire d'amitié a commencé qui a duré un mois. Que d'anecdotes en souvenir! Quand Ujjuaq a eu l'autorisation de se nourrir, il touchait à peine à ses aliments. Visiblement aucun appétit. Avec la diététicienne, nous nous sommes demandé ce que nous pourrions faire. Nous avons pensé au poisson. Dès ce jour, Ujjuaq a mangé, mais toujours sans plaisir. Soudain une idée brillante: « Donnons-lui du poisson cru ». Ujjuaq a souri et s'est mis à dévorer sa livre de poisson cru à chaque repas tout en me disant par mimiques expressives et amusantes que ça ne valait pas un bon gros morceau de phoque! Un jour, il a décidé de me poser les questions qui lui trottaient dans la tête. Étais-je mariée? Pourquoi n'étais-je pas enceinte? Mon mari était-il mort? Était-il impuissant? Allez donc expliquer la contraception en inuktitut! Je lui ai mimé la réponse : ventre ouvert et vidé. Faire des enfants? Fini. Il a répété mes mouvements pour s'assurer de m'avoir bien comprise et a fait un geste rejet, peut-être de mépris, puis il a haussé les épaules, comme je le lui avait montré pour exprimer le peu d’importance. Quand il a eu le droit de se lever, il a regardé le parc. Il s’étonnait et s’émerveillait de voir autant d'arbres. Mais ce qui le fascinait, c'était le trafic à l'heure de pointe. Il restait des heures à rire comme un enfant devant la fenêtre ouverte. À peine vêtu, il transpirait à grosses gouttes. Chandail de laine et couverture sur les épaules, moi, je gelais, ce qui l'amusait beaucoup. Plus tard, il s'est mis en tête d'apprendre le français. Quelle histoire! Il a pris un crayon et a commencé à me faire des dessins en me demandant de traduire. « Le chasseur regarde au loin, voit une baleine, la tue et la ramène au village. » Rien de moins. Il a passé des jours à essayer de mémoriser cette phrase. Et il y est parvenu! Il a tenté de m'apprendre la même phrase en inuktitut. Échec complet! Mes seules connaissances de la langue du Grand Nord, sont restées embryonnaires. Poesi. Un jour, devant ses talents de dessinateur, je lui ai donné un savon et lui ai demandé de me sculpter quelque chose. Il a pris un couteau, m'a montré la lame et fait le geste de le jeter. Évidemment! Le bout était arrondi. J'avais un canif en forme de gondole que ma mère m'avait rapporté d'Italie. Dieu qu'il en a ri! Et il s'est mis au travail. Il a sculpté un gros phoque sur la glace. Quand il eut terminé, j'ai tendu la main pour prendre le savon. Il a été très expressif. Dans une main: le canif, dans l'autre la sculpture. Échange obligatoire. J'ai perdu un canif italien de pacotille, mais j'ai eu une oeuvre inuit authentique. Ujjuaq Turkirqiq allait de mieux en mieux. Nous l'avons renvoyé à Kuuijuaq. Je n'en ai plus jamais entendu parlé, mais j'ai gardé en mémoire ce petit homme si courageux et si plein de joie de vivre. Le chasseur regarde au loin, voit une baleine, la tue et la ramène au village. Poési. * Poesi : eau en inuktitut Extrait de Miroir sans Tain - (Amérique :15.00$ - Autre :20.00$ - Port inclus)
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